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Le capitaine Lionel Colas des Francs qui participa à l’affaire en fit le récit. Ces extraits sont tirés d’une lettre qui fait partie des archives de sa famille :
"Il y a dans l’histoire de tous les pays des moments où un pouvoir tyrannique met au service du mal sa puissance de gouvernement. J’étais capitaine au 4ème Dragon. Un matin à Chambéry où nous tenions garnison nous recevons l’ordre de tenir deux escadrons prêts à partir pour une destination inconnue. Hélas nous la devinions car depuis un mois on parlait du prochain siège de la Grande Chartreuse. Et c’était nous, c’était moi, c’était mes hommes paysans du Dauphiné et pour plusieurs de Chartreuse même qui allions avec nos chevaux et nos armes conduire cette horrible opération. Quel drame dans nos consciences, quel dilemme ! Obéir quelle douleur ! Désobéir, quel exemple qui n’était pas digne de nous. Enfin un soir, à 6 heures, le 28 avril 1903, l’ordre de marche arriva : direction Saint-Laurent du Pont, où nous trouverions les ordres. Longue étape et morne route dans la nuit où nous nous dissimulions. Vers minuit, nous quittions St Laurent du Pont. Voici l’entrée du désert, le torrent, les rochers abrupts. Halte, une barricade : des sapins abattus, branches enchevêtrées. Les dragons se dépêtrent. Nous passons. Voici le Pont Saint-Bruno, nouveau barrage fait d’arbres et de rochers. Et maintenant de la neige. Enfin nous voici sous les grands murs de la Chartreuse que nous venons assiéger, forteresse de la prière et de la paix. Le barrage maintenant n’est plus de sapins mais d’hommes. Nous tachons de leur expliquer que nous ne sommes pas là pour notre plaisir. Ils crient : « vive les dragons ». Nous passons et dégageons la grande porte pour que les magistrats puissent faire leur besogne. Ils passent en trois landaus, à la lueur des torches entourés de gendarmes, sous les clameurs indignées de la foule. Il y a des remous, des poussées, des reculs, des coups, des cris, des chants. Nous refoulons la foule par les chevaux. Des coups sourds. C’est la porte du Monastère que les sapeurs du 4ème Génie enfoncent à coups de hache et qui cède. Enfin un cortège nouveau apparaît dans la porte : ce sont les robes blanches des Chartreux qui défilent comme des malfaiteurs entourés de gendarmes. Je fais mettre sabre au clair, puis sabre en main pour rendre les honneurs en double haie, immobiles sur nos chevaux. Minutes inouïes où j’ai vu pleurer mes officiers et mes dragons. On n’oublie pas ces choses. Cependant, ma résolution était prise. A la première étape, à Entre-deux-Guiers, tandis que mes hommes dormaient dans une grange, je rédigeais ma lettre de démission." |